Dans les esprits, dans les rues et parfois dans les urnes, le monde se réinvente à rebours des querelles identitaires des plateaux TV et des réseaux sociaux.

En 2016, Sadiq Khan, fils d’un chauffeur de bus pakistanais gagnait confortablement la mairie de Londres. Dans l’une des plus grandes et influentes métropoles du Monde, il devenait le premier issu d’une minorité ethnique à diriger la capitale britannique. En Europe, peu de gens se sont réellement intéressés à son programme; l’attention médiatique s’est surtout cristallisée sur un fait : il est musulman et c’est un gros problème. Pourtant, loin des procès mesquins qu’on lui a intentés, Sadiq Khan a été réélu une seconde fois (2021), puis une troisième (2024); une performance inédite dans l’histoire politique de Londres où l’épreuve du temps a fini par consacrer la compétence plutôt que la condescendance.

Mayor of London Sadiq Khan (3rd R) and people attend an iftar dinner at Trafalgar Square in London, United Kingdom on April 20, 2023.

De l’autre côté de l’Atlantique, New York incarne une autre scène du même récit et, je l’espère, connaîtra aujourd’hui la même grâce du destin que Londres. Car en ce jour d’élection, un autre visage de cette histoire se lève et s’impose : Zohran Mamdani, musulman (encore un !) né en Ouganda, élevé dans le Queens et porteur d’une parole neuve, demeure en tête des sondages pour diriger la plus grande ville des États-Unis. Deux trajectoires distinctes, mais un même fardeau : celui d’être musulman en Occident, où la foi, lorsqu’elle est islamique, devient souvent un stigmate.

Zohran Mamdani at the Resist Fascism Rally in Bryant Park, New York City on Oct 27th, 2024. Via Wikimedia Commons.

Quand les musulmans, repoussés aux marges du récit national, décident de s’entraider, de se regrouper pour survivre ensemble dans ces zones que l’État a de lui-même abandonnées, on les accuse aussitôt de séparatisme. Comme si refuser de mourir socialement était déjà une trahison. Tout est fait pour les isoler, pour les ghettoïser (puis on leur reproche d’habiter le ghetto).

Et quand, las de cette assignation, certains s’avisent de s’intéresser à la politique, le discours change de registre : ce n’est plus le séparatisme, c’est l’entrisme (coucou la France !). Les mêmes qui ferment les portes crient au complot dès qu’un musulman en franchit une. On évoque des « liens douteux », la « taqiya », « l’islam politique », « la république menacée », tout un lexique de peur pavlovienne, prêt à surgir dès qu’un musulman ose lever la tête sans demander la permission.

Dans cette mécanique de suspicion permanente, le musulman est à jamais l’étranger, même né ici, même enraciné ici. Il n’appartient pas au récit national parce que ce récit national, saturé de mythes judéo-chrétiens (écoutez/lire les interviews/livres de l’historienne/journaliste Sophie Bessis sur ce sujet), l’a rayé d’avance de sa table des origines. On oublie que beaucoup de ces nations occidentales dites chrétiennes se sont construites avec, et parfois sur, les épaules d’ouvriers musulmans, d’immigrés venus rebâtir des villes en ruine. Ils étaient là, comme tous les autres, mais on les a rendus invisibles.

Le musulman qu’on aime, c’est celui qui ferme sa bouche, qui dit « bien monsieur », « merci monsieur », « au revoir monsieur », « d’accord monsieur ». Celui qui baisse la tête, s’excuse d’exister et ne dérange personne. Sadiq Khan et Zohran Mamdani, eux, ont choisi de parler, d’agir et maintenant de gouverner. Et cela seul suffit à déranger.

Quand Sadiq Khan gagne trois fois la confiance des Londoniens, ce n’est pas un exploit « musulman », c’est la victoire d’un élu qui a su faire tenir une ville-monde dans un contexte de fractures sociales, de crise du logement et de violences urbaines. Pourtant, sa foi devient toujours la première ligne de sa biographie. Son parcours professionnel ? Oublié (prêt à parier que peu de journalistes connaissent sa profession !). Son bilan municipal ? Accessoire. S’il échouait, on parlerait d’un « problème culturel ». S’il réussit, on parle d’une « exception ». Dans tous les cas, sa religion précède son nom.

À New York, Zohran Mamdani incarne une autre forme de courage politique. Son programme ne s’enferme pas dans l’identité mais dans le réel. Le loyer, le transport, les garderies, les courses : les choses simples et vitales de la vie quotidienne. Des causes communes qui parlent à tous, de Paris à Dakar, de Londres à New York. Il promet de geler les loyers, de rendre les bus gratuits, d’offrir une garde d’enfants universelle, de créer des épiceries municipales à prix bas, de construire 200 000 logements abordables, etc. Des mesures de dignité sociale. « Ce n’est pas compliqué ! » C’est cela, le vrai visage du politique : non pas celui qui divise par la foi, mais celui qui rassemble par les besoins concrets. Sur ce programme, comme le souligne son soutien et mentor Bernie Sanders, il a affronté l’establishment politique, économique et médiatique, et l’a battu à plate couture.

Et pourtant, Mamdani est lui aussi scruté, épié, moqué avec condescendance ; on soupèse son patriotisme, on le suspecte d’allégeances troubles, et certains iraient jusqu’à envisager de le bannir d’Amérique, doutant même que sa citoyenneté ait été acquise dans les règles. Imaginez, imaginez 5 secondes si son adversaire, l’ancien gouverneur Andrew Cuomo, accusé par treize femmes de harcèlement sexuel, avait été musulman, les manchettes auraient tonné sur la « barbarie patriarcale musulmane », les talk-shows auraient disséqué « la culture de l’islam ». L’homme aurait été dissous dans son appartenance religieuse. Quand l’accusé n’est pas musulman, l’affaire reste un dossier judiciaire. Deux poids, deux civilisations ?

Cette asymétrie est devenue le cœur malade du discours public occidental. Évoquer la « musulmanité » d’un élu est anodin, presque folklorique. Évoquer la « judéité » d’un autre, même pour souligner un fait politique, devient aussitôt suspect : l’antisémitisme rôde, dit-on. La liberté de parole se contracte, et la neutralité devient elle-même coupable.

Pourtant, dans une Amérique où la plus grande population juive du monde hors Israël vit à New York, voir tant d’électeurs (jeunes) juifs soutenir un candidat musulman est un signe fort. Cela prouve que les sociétés ne sont pas condamnées aux réflexes communautaires. Que les extrémistes, juifs, chrétiens ou musulmans, ne sont pas les seuls à parler au nom de Dieu. Que la fraternité n’est pas morte, elle a simplement cessé d’être bruyante.

Khan et Mamdani rappellent au monde que les musulmans ne cherchent pas la tolérance ni la reconnaissance. Ils ne réclament pas qu’on les aime, mais qu’on cesse de les essentialiser. Leur foi ne les définit pas : elle les accompagne. Elle leur donne cette endurance de ceux qui ont trop souvent été tenus à la marge.

Ce 04 novembre, New York a choisi Zohran Mamdani, le signe qu’une autre Amérique existe, et au-delà, un autre monde, loin des indignations calibrées des plateaux et du vacarme numérique.

Hier, Soraya Martinez Ferrada, née à Santiago du Chili et arrivée au Canada à huit ans, prenait les rênes de Montréal. Première femme issue de l’immigration à gouverner la métropole. Juste à côté, à Boston, où je vis, Michelle Wu, fille d’immigrants taïwanais incarne cette même respiration. Première femme et première personne racisée à diriger la ville. Trois villes. Trois choix distincts. Une même dynamique : celle d’un temps où l’exil cesse d’être une blessure pour devenir une légitimité.

Idriss Maham

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